R

You are currently browsing the archive for the R category.

Le Pays des Motifs

En lisant aujourd’hui quelques pages du bouquin sur le Japon emprunté par ma colocataire en prévision de son départ à venir, je suis tombée sur quelque chose que j’ai trouve excessivement intéressant. Ils parlaient de la religion au Japon, et expliquaient que les Japonais ne voyaient aucun problème à cumuler les croyances (cérémonies shinto, bouddhistes et rites chrétiens) ; ça, je le savais déjà.

Par contre, ce que j’ignorais et que je trouve très étonnant, c’est la définition que les Japonais ont de « dieu ». Dans les religions que je connais, bien que je n’y participe guère, le ou les dieux sont des instances supérieures qui se préoccupent plus ou moins des hommes mais surtout qui génèrent ou ont généré toutes les choses belles, grandioses ou menaçantes qui sont sur la terre (qu’ils ont souvent créée). Au Japon, ce sont tout simplement ces choses grandes, superbes ou dangereuses qui sont appelées les dieux. Il y a donc autant de dieux que d’éléments remarquables et exceptionnels. Le mont Fuji, la floraison des cerisiers, un tremblement de terre ne sont pas des manifestations divines mais des dieux à part entière, des « Kami ». Il n’est pas question d’un jugement céleste ; ce qui peut éventuellement faire la loi, dans le cadre du shintoïsme, ce sont les esprits (des fantômes ou des animaux, concrètement), et il n’est pratiquement pas question de genèse (qui est illustrée par plusieurs contes différents auxquels les Japonais accordent beaucoup moins d’importances que les chrétiens). Les dieux en question ne sont pas ce qui a créé le monde ; ils sont là un point c’est tout.

C’est sans doute pour cette raison qu’ils n’ont aucune difficulté à combiner le shintoïsme avec le bouddhisme puisque dans cette dernière religion il n’y a pas de dieu du tout, et que les deux ont un fondement animiste, quelque part. Ils peuvent également y ajouter le christianisme puisque dans les deux cultes précédents il n’y a pas de Dieu avec un grand D (le mot existe, les Japonais disent « Kami sama » soit « messire dieu »).

Je n’aime pas parler de la religion dans des termes positifs mais je pense que cette diversité baroque des croyances au Japon est ce qui nous rend ce pays si exotique et si particulier. Ainsi les poupées « Daruma » (qui sont des objets rituels de superstition shinto ; les deux yeux sont blancs au départ, on en remplit un pour faire un vœux et on colorie l’autre lorsque le vœu s’est réalisé) sont une retranscription phonétique de Dharma, un moine bouddhiste Indien du sixième siècle dont, j’en suis persuadé, les Japonais n’ont RIEN à traire. C’est un symbole religieux dénué d’attaches véritables qui est bien plus un symbole de Japon qu’un symbole bouddhiste.

C’est quelque chose que nous connaissons un peu, à une échelle moindre, quand à Noël nous voyons dans des paquets de guimauves se côtoyer l’enfant Jésus dans son couffin en paille et le père noël joufflu ; ils appartiennent à deux univers n’ayant à priori aucun lien mais c’est ce mélange qui fait que la fête de Noël est agréable, et fêtée y compris par les athées. On s’en fiche, de l’histoire de la Bible, et on n’a aucune envie de fêter l’anniversaire d’un type qui n’a peut-être pas existé, ou ne s’appelait peut-être pas Jésus, ou n’est peut-être même pas né à cette date, et qui prônait peut-être l’existence d’un dieu auquel on ne croit pas. Quand on pose une crèche en dessous du sapin ou dans un coin de la maison, c’est parce qu’on trouve sympathique l’image d’un bébé qui reçoit des cadeaux de rois richement vêtus, avec un papa, une maman, des animaux etc. Et le père Noël, ma foi, qu’il existe en référence à Saint Nicolas ou à Coca Cola, le fait est qu’il fait partie des motifs populaires.

Je déteste la religion quand les gens y croient, mais j’aime le moment où les motifs qu’elle a engendré ne lui appartiennent plus. Certains se désolent, au contraire, de cette évolution ; on peut trouver affreux que le sacré devienne soudain banal, ou en tout cas qu’il prenne une vie indépendante. Pour moi, cette distance est la preuve que ces motifs ont des qualités en dehors de la religion, et ça me plait. Je n’aime pas qu’on justifie le fait religieux en me disant par exemple que les églises sont belles : bien sûr qu’elles sont belles. Mais elles sont tout aussi belles, peut-être même plus encore, si on les regarde justement en oubliant qu’elles ont été fabriquées dans l’espoir irrationnel et vain d’entrer en communication avec une entité divine inexistante.

L’exemple du Japon, qui utilise sans cesse des motifs sans se préoccuper de leur origine première, est à double tranchant. C’est ce qui fait sa fantaisie, bien évidemment, mais à force d’employer des images sans s’inquiéter de leur provenance on aboutit parfois à des résultats critiquables. On peut reprendre les codes de la religion car elle est ancienne et s’est débrouillée pour être acceptée des pays qu’elle a fait le plus souffrir (je parle notamment de certains pays du tiers monde dont les populations ont été converties avec une efficacité redoutable) et inspirer une froide indifférence à tous les autres. Utiliser des éléments sans chercher à les comprendre peut avoir des qualités, mais il y a certains codes donc on peut considérer que nul n’a le droit de ne pas comprendre. C’est ce qui fait que la tendance à s’amuser du nazisme, par exemple, est inacceptable, car elle témoigne d’une ignorance qui nous semble (à juste titre) scandaleuse.

Je pensais à tout ça et ça m’a rappelé un bouquin magnifique que j’ai acheté il y a des mois à la librairie Kléber du musée d’Art Moderne ; c’est un éditeur Japonais qui s’appelle Seigensha qui a manifestement une collection de petites « librairies » de motifs du monde entier (« classic design in the world »). J’ai pris le moins cher quoique beaucoup d’autres me tentent méchamment. Toujours est-il que des images du monde entier sont rassemblées dans un bouquin en fonction de thèmes vastes (les arbres, les fleurs, les oiseaux, les femmes, les pieuvres, les anges, les cavaliers etc) sans être réellement référencés. On nous spécifie parfois de quel coin du monde ça provient, ou de quelle époque, rarement les deux, parfois ni l’un ni l’autre… Bref, ce n’est pas du tout précis. D’un point de vue documentaire, donc, même si on découvre tout un tas de choses, ce n’est pas terrible : on n’a pratiquement aucune source. Mais on reste émerveillé par la variété d’interprétation du monde à travers les lieux et les époques, et l’incroyable beauté de ces représentations.